Par Vincent Guilloux9 septembre 2017Ce document engage uniquement son auteur.

La condition humaine, entre conservatisme et modernisme ?

Cet article ne prétend pas être exhaustif (ni d'ailleurs répondre en même temps à toutes les aspirations de ce site), seulement attirer l'attention sur des questions et quelques repères.

Glossaire ]

Si nous posons, en résumé, que :

La « condition humaine », telle que nous l'entendrons ici, est caractérisée par des régularités dans la variation. Régularités (certes éphémères) des structures et des cultures, permettant une continuité et une prédictibilité souvent suffisantes dans l'émergence d'« imprévisibles nouveautés ». Variations intrinsèques tant de notre environnement, de la vie (depuis l'évolution de l'ADN et des espèces, dont la nôtre), que dans l'histoire et la diversité de nos cultures.
Le contexte humain, dans sa complexité fluide, exige un haut niveau de vicariance (concept caractérisant la flexibilité psychologique et l'inventivité en termes de facultés de permutations fonctionnelles et d'usage des idées et des objets en contexte) [d'après Berthoz, 2013] [1]. Ceci afin de maintenir une sécurité de base bio-physiologique et relationnelle suffisante (admission sociale), ainsi que notre qualité de vie.
Bien sûr, une dose de conformisme critique est nécessaire comme moyen de vivre ensemble selon des modalités communes sécurisantes et suffisamment stables. — Sens critique par lequel nous restons utilisateurs de normes et non les pantins d'idéologies parasitaires —. Et, bien sûr, ce sens critique s'apprend, après qu'un conformisme plus naïf ait été, dans l'enfance, une modalité nécessaire d'adaptation et d'apprentissage des règles de respects de l'autre et des usages du groupe d'appartenance.
La créativité — permise par la disponibilité intérieure (« pleine présence bienveillante » aux phénomènes et à l'autre) avec la flexibilité psychologiques (faculté de vicariance) —, élève en nous une joie. Ce sentiment porteur (ni transe ni euphorie ni exaltation addictives) motive notre participation à ce qui invite à une bonne vie (soin envers soi) et à une vie bonne (soin envers autrui) en considération de tout être sensible.
Ainsi, notre vie, tout en développant une « phronèsis » (prudence, sagesse pratique, sagacité) et une « éthique de responsabilité », consiste aussi à s'émanciper de contraintes parasitaires qui, en nous, entraînent des dérives délétères concourrant à la violence.

Le « conservatisme », ici, est caractérisé par un rapport à des références idéologiques tel que celles-ci sont considérées comme absolues, autoritaires, exclusives et universelles. Tout déséquilibre y est conçu par cycle, vers un « éternel retour » au même. Ce « conservatisme » accentue ainsi la tendance humaine au « conformisme » (qui a sa fonction, comme rappelé ci-dessus), aux comparaisons intolérantes et aux oppositions identitaires avec recherche de boucs émissaires.
Alors, ce qui ne peut être intégré à ce que commande l'idéologie est violemment rejeté voire détruit. S'il existe une fierté dominatrice et un sentiment de communauté dans cette « conformité », il exacerbe l'investissement sur des régularités, par ailleurs nécessaires, jusqu'à l'inflexibilité.
Car ce « conformisme » est servitude envers des normes, voire le fondement d'une terreur face au risque de transgression contre ce qu'imposent telles superstitions ou telles idolâtries partagées qui, en tant que constructions humaines, sont seules susceptibles d'être offensées par d'autres points de vue.
Le « conservatisme » développe une morale au service d'elle-même en tant qu'idéologie (éthique décontextualisée) et non de la vie humaine. Lorsqu'il fait s'interroger, c'est pour confirmer la certitude normative (recherche de validation et non de réfutation, favorisant les « biais de confirmation »).
Cette manière de trouver et de maintenir une sécurité de base bio-physiologique et relationnelle reste néanmoins intenable dans une réalité humaine caractérisée par la variation et la complexité.


Le « modernisme », ici, est caractérisé par la diversité et la fluctuation des fonctions et des usages, y compris sociaux. Toute régularité étant comprise comme une menace de stagnation, le « modernisme » exacerbe la variation jusqu'à l'instabilité entropique et le relativisme des valeurs.
Certes, il n'est pas sans une idéologie (et une « éthique de conviction ») ici caractérisée par l'idée d'un progrès technologique sans entrave et de ressources sans limite. Il a permis le déploiement de l'inventivité et des technosciences, ainsi que l'adoucissement de certaines pratiques culturelles (rites de passages, nature des condamnations, éducation, place des femmes, Charte des Droits Humains, etc.).
Cependant, tel un pharmacon, si le « modernisme » a augmenté la qualité et l'espérance de vie, sa myopie a également généré des déséquilibres exponentiels, économiques (pauvreté malgré les ressources) et écologiques, qui menacent la vie même.

De là, nous pouvons considérer que le « modernisme » et le « conservatisme » constituent des dérives lorsque celles-ci exacerbent l'une des caractéristiques de la « condition humaine » : des régularités dans la variation.


Dans une situation où la globalisation des échanges d'informations entraîne l'exposition à des conceptions différentes du monde, le « modernisme » peut être vécu comme menaçant pour divers modèles conservatistes (féodal, dictatorial, fasciste, aristocratique, etc.) fondés sur l'idée d'une réalité mythique, relationnelle, sociale stables et universelles. La cohabitation de ces deux modèles peut ainsi générer une incompréhension mutuelle, voire un violent rejet défensif de part et d'autre.
Ceux qui n'ont pas accès aux valeurs et aux avantages du « modernisme », s'en trouvent alors exclus. Parfois, ils n'ont plus comme refuge identitaire à leur disposition que l'un ou l'autre des modèles conservatistes réactionnaires et brutaux. D'autant que ce qui relève de la « condition humaine » (telle que décrite ci-dessus) sera souvent confondue avec le « modernisme » sous le prisme des variations qui caractérisent l'une et l'autre.

Ainsi, ensemble, régularités et variations formeraient une dynamique néguentropique non-duelle (autrement dit : un élan constructif où s'entrelacent ces deux dimensions). Les dérives sont bien sûr intrinsèques aux régulations entre ces deux caractéristiques, d'autant que leurs proportions respectives varient selon les contextes. La dérégulation survient, avec ses excès et ses effets délétères, dès lors qu'elle tend au profit exclusif et stable de l'un de ces deux termes, parfois jusqu'à une entropie explosive.

Cet angle de vue nous invite donc à porter l'information sur ces repères et à mettre l'accent sur les moyens de favoriser et de préserver cet équilibre salutaire qui constituerait la « condition humaine » telle que caractérisée ici. Moyens en particulier éducatifs, liés à des observations du quotidien qui contextualisent l'autonomie critique et permettent de surfer sur l'incertitude inérante à l'émergence naturelle d'imprévisibles nouveautés.

Glossaire ]



Notes :

[1]  Voir le Glossaire pour les termes peu familiers

[2]  [...]